Krama trempés de sueur des paysans, qui s'y essuient le front
lors des rudes tâches des travaux des champs, labourages, hersages,
récoltes. Mais aussi de la sueur des terribles journées
de travail sous le joug des khmers rouges, à " kat prey,
tchi banhagn, tveu tomnoup " (couper la forêt, creuser des
canaux, construire des barrages).
Kramas, qui colorent les marchés, kramas qui, portés
de mille et une façons, donnent une élégance si
sobre à ces silhouettes de femmes qui attendent le bac de Prek
Kdam vers Kompong Cham.
Krama-douceur, quand ils sont transformés en hamac, tendus entre
deux " daeum thnot " (palmiers à sucre), pour que l'enfant
ne sente pas l'humidité de la rizière pendant que sa mère,
cassée en deux, repique.
Krama-tendresse, aussi, quand la vieille " yey " (grand-mère)
aux gencives édentées et rougies par le béthel,
s'en sert pour essuyer la face d'un gamin en pleurs.
Krama-douleur, quand l'écharpe sert à garotter une jambe
arrachée par une de ces mines qui par milliers et pour des années
encore, vont tuer, estropier.
Krama-brancard quand plusieurs de ces kramas, reliés les uns
aux autres et attachés à une longue perche ou à
un bambou, permettent de porter un blessé, un malade, une femme
en couche.
Krama-terreur, quand ils symbolisaient la silhouette sinistre des "
kramaphibal " et des " yothear " (cadres et soldats)
de Pol Pot.
Krama-humiliation, égaillant des longues files de réfugiés
qui attendaient, parfois dans la honte et le désespoir, puis
avec une passivité trop fréquente, leur ration d'aide
internationale. Pas loin d'une décade d'exil pour certains...
Pour combien de ces enfants nés dans les camps et portés
dans un krama noué en bandoulière, le riz n'était-il
que ce qui tenait dans un sac en plastic sur la tête de maman
après une distribution ?
Krama-baluchon, dans lequel le nécessaire au voyage est emballé
pour ceux qui partent sur les routes.
Krama-parasol, tendus entre les montants de milliers de charettes,
lors des grandes migrations saisonnières qui, lors des lunes
favorables, au début de la saison sèche, drainent des
villages entiers de Takeo, Kompong Chhnang, de Kompong Speu vers les
pêches miraculeuses du Tonlé Sap au niveau d'Oudong et
de Prek Phnou en amont de Phnom Penh.
Krama-détente, quand noué auteur des reins et ramené
entre les jambes, il sert de short pour une partie de volley ball, jusqu'à
ce que, à l'occasion d'un " smash " particulièrement
énergique, il commence à tomber, soulevant ainsi des vagues
de rires et de ces plaisanteries légèrement grivoises
qu'affectionnent les khmers.
Krama-porte-monnaie, d'où la matrone du marché de 0'Russey
va extirper une liasse de riels usagés.
Krama-blague à tabac, quand le " neak srae ", l'homme
de la rizière, le paysan khmer, dénoue une extrémité
de son écharpe pour en sortir une pincée de tabac qu'il
va rouler dans une feuille de " Sangker " cueillie au bord
du chemin.
Krama-cartables
d'écoliers, noués aux quatre coins et contenant quelques
crayons, un cahier et parfois quelques livres. On les voit, à
l'heure de la sortie des classes, sur le bord des chemins et des routes
de Srok Khmer. Des deux côtés de la frontière, le
contenu est pauvre -quelques fournitures scolaires en mauvais état-
mais il est chéri comme un trésor, tant est grande leur
soif d'apprendre. Le Krama-cartable sera porté avec soin par
les filles, tôt emprûntées de cette retenue, de cette
pudeur qui fait le charme des jeunes khmères, tandis que les
garçons le jettent en vitesse par dessus leur épaule pour
courir plus vite vers le terrain de football.
Krama-spiritualité, quand il est porté en biais sur la
poitrine par des " achars ", prêtres laïcs qui
animent une grande partie de la vie religieuse du Kampuchea d'aujourd'hui.
Habillés d'un pantalon noir et d'une chemise blanche sans col,
le krama sur l'épaule, leurs silhouettes et leurs sourires sereins
font partie intégrante des paysages du Cambodge, de ses joies
et de ses peines.
Krama-espoir, quand il sert à essuyer le nouveau-né encore
tout humide des eaux de la délivrance.
Ce texte est dédié à tous les porteurs de krama.
François GRUNEWAL