Krama, la symbolique écharpe cambodgienne à petits carreaux


De près comme de loin, elle donne une touche caractéristique aux foules cambodgiennes. Cette humble pièce d'habillement des Khmers, cette écharpe à petits carreaux est comme leur histoire, à laquelle elle est d'ailleurs fortement attachée : un 'patchwork' formé de couleurs contrastées, sombres et claires, tristes et gaies...

A vivre et travailler pendant des années avec les khmers, on peut ainsi avoir vu ces mille et une pièces d'étoffe des mille et une occasions. Certaines tragiques comme un krama noir et blanc d'autres joyeuses comme un krama de soie pour les fêtes de pagode... Il en est en effet des kramas comme des multiples événements de la vie des Cambodgiens.

Krama trempés de sueur des paysans, qui s'y essuient le front lors des rudes tâches des travaux des champs, labourages, hersages, récoltes. Mais aussi de la sueur des terribles journées de travail sous le joug des khmers rouges, à " kat prey, tchi banhagn, tveu tomnoup " (couper la forêt, creuser des canaux, construire des barrages).

Kramas, qui colorent les marchés, kramas qui, portés de mille et une façons, donnent une élégance si sobre à ces silhouettes de femmes qui attendent le bac de Prek Kdam vers Kompong Cham.

Krama-douceur, quand ils sont transformés en hamac, tendus entre deux " daeum thnot " (palmiers à sucre), pour que l'enfant ne sente pas l'humidité de la rizière pendant que sa mère, cassée en deux, repique.

Krama-tendresse, aussi, quand la vieille " yey " (grand-mère) aux gencives édentées et rougies par le béthel, s'en sert pour essuyer la face d'un gamin en pleurs.

Krama-douleur, quand l'écharpe sert à garotter une jambe arrachée par une de ces mines qui par milliers et pour des années encore, vont tuer, estropier.

Krama-brancard quand plusieurs de ces kramas, reliés les uns aux autres et attachés à une longue perche ou à un bambou, permettent de porter un blessé, un malade, une femme en couche.

Krama-terreur, quand ils symbolisaient la silhouette sinistre des " kramaphibal " et des " yothear " (cadres et soldats) de Pol Pot.

Krama-humiliation, égaillant des longues files de réfugiés qui attendaient, parfois dans la honte et le désespoir, puis avec une passivité trop fréquente, leur ration d'aide internationale. Pas loin d'une décade d'exil pour certains... Pour combien de ces enfants nés dans les camps et portés dans un krama noué en bandoulière, le riz n'était-il que ce qui tenait dans un sac en plastic sur la tête de maman après une distribution ?

Krama-baluchon, dans lequel le nécessaire au voyage est emballé pour ceux qui partent sur les routes.

Krama-parasol, tendus entre les montants de milliers de charettes, lors des grandes migrations saisonnières qui, lors des lunes favorables, au début de la saison sèche, drainent des villages entiers de Takeo, Kompong Chhnang, de Kompong Speu vers les pêches miraculeuses du Tonlé Sap au niveau d'Oudong et de Prek Phnou en amont de Phnom Penh.

Krama-détente, quand noué auteur des reins et ramené entre les jambes, il sert de short pour une partie de volley ball, jusqu'à ce que, à l'occasion d'un " smash " particulièrement énergique, il commence à tomber, soulevant ainsi des vagues de rires et de ces plaisanteries légèrement grivoises qu'affectionnent les khmers.

Krama-porte-monnaie, d'où la matrone du marché de 0'Russey va extirper une liasse de riels usagés.

Krama-blague à tabac, quand le " neak srae ", l'homme de la rizière, le paysan khmer, dénoue une extrémité de son écharpe pour en sortir une pincée de tabac qu'il va rouler dans une feuille de " Sangker " cueillie au bord du chemin.

Krama-cartables d'écoliers, noués aux quatre coins et contenant quelques crayons, un cahier et parfois quelques livres. On les voit, à l'heure de la sortie des classes, sur le bord des chemins et des routes de Srok Khmer. Des deux côtés de la frontière, le contenu est pauvre -quelques fournitures scolaires en mauvais état- mais il est chéri comme un trésor, tant est grande leur soif d'apprendre. Le Krama-cartable sera porté avec soin par les filles, tôt emprûntées de cette retenue, de cette pudeur qui fait le charme des jeunes khmères, tandis que les garçons le jettent en vitesse par dessus leur épaule pour courir plus vite vers le terrain de football.

Krama-spiritualité, quand il est porté en biais sur la poitrine par des " achars ", prêtres laïcs qui animent une grande partie de la vie religieuse du Kampuchea d'aujourd'hui. Habillés d'un pantalon noir et d'une chemise blanche sans col, le krama sur l'épaule, leurs silhouettes et leurs sourires sereins font partie intégrante des paysages du Cambodge, de ses joies et de ses peines.

Krama-espoir, quand il sert à essuyer le nouveau-né encore tout humide des eaux de la délivrance.

Ce texte est dédié à tous les porteurs de krama.

François GRUNEWAL

 

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